Halte au regard du « Big Brother » dans la censure de la recherche scientifique au Sud! Joël Baraka Akilimali.

Joël Baraka Akilimali est doctorant en Sciences politiques et sociales à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et membre du Centre d’études du développement de l’UCL. Il est Assistant d’enseignement et de recherche à l’Institut Supérieur de Développement Rural de Bukavu (ISDR-Bukavu).

Peut-on parler d’autonomie de la pensée et de liberté d’initiative dans les milieux de la recherche scientifique en Afrique subsaharienne? La question serait banale a priori, tant associer ‘recherche scientifique’ et ‘liberté’ paraît aller de soi. Pourtant, la vision dominante qui tend à faire des milieux de la recherche scientifique le domaine sacré pour la liberté de la pensée est loin de se révéler une réalité en Afrique des Grands Lacs et spécialement en République Démocratique du Congo (RDC). Le projet de déconstruction de l’image dominante de la liberté dans la recherche tient à mettre en surface la vulnérabilité systémique qu’encourt le chercheur africain.

Cette menace conduit souvent le chercheur africain en général à s’aligner à une tutelle intellectuelle habilement assurée sous la crainte du regard omniprésent du ‘Big brother’. En fait, inspirée de Georges Orwell, le ‘Big brother’ renvoi ici à l’idée de toutes les pratiques et institutions sociopolitiques portant atteinte aux libertés fondamentales et à la liberté d’initiative des populations. Elle concerne spécialement des chercheurs dans le cas d’analyse. Ainsi, le ‘Bigbrotherity’ se lit chez le chercheur africain en général face à la menace de la censure liée aux sphères politique, académique et géopolitique.

Tout d’abord, s’agissant des barrières politiques, celles-ci se posent dans le choix des objets de recherche. Elles s’expliquent au regard des conflits politiques, historiques ou socioculturels qui ont caractérisés le continent Africain en général et la région des Grands Lacs Africains en particulier. Certains sujets de recherche sont intrinsèquement controversés et/ou grevés d’un certain risque sécuritaire sur la personne même du chercheur. Elles induisent aussi la faiblesse des institutions démocratiques fortes porteuses de contrepouvoir et pouvant garantir la protection de la liberté du chercheur contre les incursions politiques. De nombreux exemples abondent dans la région faisant état des chercheurs ou informateurs des chercheurs mis sous surveillance dans le cadre de leurs recherches de terrain voire qui ont été poussés à l’exil politique. Le problème de la censure et de la surveillance politique dans la production scientifique a pris depuis un temps des proportions régionales inquiétantes partant des ramifications problématiques entre pays de la région qu’il s’agisse de l’Ouganda, du Burundi, de la RDC et du Rwanda. Le cas de ce dernier pays est même révélateur d’une censure habile et très politisée.

Ensuite, les barrières à la liberté de la recherche et à l’autonomie de la pensée sont académiques et tiennent essentiellement à l’environnement organisateur de la recherche au niveau local. En fait, la structure même de la recherche en Afrique en général et en RDC en particulier est caractérisée par un environnement de sponsoring dans la création des universités. Ainsi, les ‘sponsors’ qui sont souvent des acteurs confessionnels, associatifs ou privés ont un droit de regard sur les orientations de la recherche menée dans leurs universités.  Très souvent, le discours confessionnel s’immisce dans l’orientation générale de la recherche universitaire et dans la finalité institutionnelle affectant même la laïcité constitutionnelle de nombreux pays. Des sujets de recherche en sciences sociales autour de certains débats affectant l’éthique religieuse sont généralement difficilement tolérés à défaut d’être orientés en amont comme en aval. Le chercheur est alors observé en permanence par l’œil sévère du ‘Big brother’ sous peine de sanction. A titre d’exemple, un professeur d’une université confessionnelle de Bukavu dans l’Est de la RDC s’est vu dans un passé récent ravir sa charge horaire et banni de son université pour avoir publié un livre jugé contraire aux ‘valeurs’ de son institution.

Enfin, il s’agit des barrières liées à la géopolitique de la recherche. Elle s’accompagne d’une sorte de caporalisation de la recherche africaine vis-à-vis des paradigmes dominants et spécialement de l’emprise occidentalo-centrée. Celle-ci impacte en fait sensiblement l’orientation de la recherche africaine autant dans l’épistémologie, la méthodologie et surtout dans le contrôle du marché de la publication. Il semble alors s’opérer un régime de véridiction d’un modèle d’épistémologie dominante portée du centre occidental vers le périphérique africain en particulier dans une sorte de ‘capitalisme scientifique’. L’alignement de la pensée africaine à l’Occident s’étend des programmes d’enseignements en passant par les projets de recherche jusqu’à la phase de publication dans une édition occidentale supposée bien cotée. Il intègre rarement des paradigmes scientifiques alternatifs (agro-écologie, médecine naturelle, économie circulaire, économie sociale et solidaire, justice transitionnelle, philosophie de la complexité, etc.) pouvant composer une sorte d’alliance stratégique avec la réalité du continent africain. Cependant, si pour nombreux auteurs la dichotomie Nord-Sud est dépassée du fait de l’émergence des nouvelles puissances telle que la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil ou l’Afrique du Sud, il s’avère qu’en matière scientifique ces puissances émergentes sont encore loin de rivaliser avec la puissance occidentale ‘classique’ d’où la pérennisation du paradigme Nord-Sud.

Au regard de tout ce qui précède, il va sans dire que la vulnérabilité du chercheur africain est encore si grande dans la recherche. Il y a lieu de noter des cas de résistances actives mais qui ne sont pas aussi facilement captables pour des jeunes chercheurs vivant dans un environnement compétitif sur fond de conformisme. Ceux-ci jonglent alors, pour reprendre les mots de James Scott, sur la résistance face aux groupes dominés, entre un discours contestataire à usage interne (off-stage hidden transcript of defiance) et un discours collaborationniste à usage externe (on-stage public transcript of compliance). Bien plus, la résistance cachée à travers des narratifs voilés et des recherches sécrètes à publier des années après est de mise. Il y a aussi la résistance à travers des alliances stratégiques avec d’autres cercles de pensée dissidente organisés ailleurs dans le monde et constituant ainsi une voie possible. Ces voies de résistances offrent autant de pistes contre la censure pour l’avènement d’une recherche indépendante, décolonisée, délibéralisée et détachée du regard autoritaire du ‘Big Brother’ qui semble encore rôder partout au Sud en général et dans la région des Grands Lacs Africains en particulier.

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